16 octobre 2005
Le sondage de la semaine
Résultat d'une question posée par l'institut LH2 (ex Louis-Harris): 31% des Français se disent de gauche, 22% de droite et 31% du centre... L'UDF a de l'avenir !
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L'union autour de la tombe
Le 4 mars 1928, déjà souffrant, l'abbé Lemire préside sa dernière inauguration en tant que maire d'Hazebrouck. Les derniers mots de son discours prennent une résonnance particulière : "Marchant vers notre éternité, nous ne pouvons faire mieux que d'envoyer devant nous, dans cette direction mystérieuse, les bonnes actions et les bonnes oeuvres qui sont, dans l'autre monde comme dans celui-ci, la meilleure des recommandations." Il meurt le mercredi suivant, le 7 mars, et ses funérailles ont lieu le 13.
La ville entière est en deuil. Toute la population s'est massée, comme pétrifiée, sur le passage du cortège. Les rideaux des magasins sont baissés, les volets des maisons rabattus, les ateliers fermés, les machines arrêtées. Les drapeaux sont en berne.
Dans un silence recueilli, la foule, profondément émue, regarde passer le corbillard. La Flandre rassemblée forme un défilé interminable. Des plus hautes personnalités aux plus humbles, tous semblent unis par le même chagrin. Venus de toute la France, des homme politiques, des délégués du gouvernement témoignent par leur présence de leur tristesse. Deux anciens ministres tiennent les franges du voile funèbre.
Clémenceau, amical mais ironique, avait écrit à l'abbé Lemire, en juin 1913 : "Vous verrez comme on vous fera de belles funérailles !" A Notre-Dame, le 25 mars, lors d'un service solennel, le cardinal archevêque de Paris fit un éloge sans équivoque du grand disparu, et lui rendit hommage "d'avoir voué son sacerdoce et son action civique au peuple".
Dans les heures et les jours qui suivent son décès, des hommes politiques de tous bords, dépassant les clivages habituels, se retrouvent dans une émotion et un respect commun. Ses funérailles montrent combien, malgré tant de difficultés, l'abbé a fini par réaliser l'union et la réconciliation dont il avait tant rêvé... Il avait forcé déjà le respect et l'admiration - même de ses adversaires - et, un lendemain d'élections, on avait pu entendre un socialiste roubaisien, qui n'avait évidemment pas voté pour lui, s'écrier : "La journée a été bonne : l'abbé Lemire et Jules Guesde ont été réélus !"
Ainsi, jusque dans la mort, l'abbé Lemire continue l'enseignement de sa vie...
d'après "La charrue et l'étoile" de André DILIGENT
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15 octobre 2005
Le piège déjoué
Cher Père,
Voilà bien longtemps que je ne t'ai parlé de notre bon abbé Lemire. Ce n'est pas faute de l'admirer. Et je l'admire d'autant plus que depuis quelques semaines, malgré tous les mauvais coups qui lui ont été portés, il n'a cessé de m'étonner. Aussi laisse-moi vite te raconter les péripéties de sa campgane électorale :
Dès qu'il a annoncé qu'il solliciterait le renouvellement de son mandat parlementaire, en octobre de l'année dernière, des protestations se sont à nouveau élevées, mais cette fois avec une violence accrue.
L'évêché tergiverse, puis fait savoir son opposition formelle à toute candidature. L'abbé répond simplement : "La cause de l'Eglise exige que quelqu'un fasse la preuve qu'on peut être catholique sincère et républicain fidèle, prêtre correct et citoyen complet... S'il faut faire cette preuve en souffrant, cette souffrance, si amère qu'on me la fasse, je l'accepterai."
Au tout début janvier de cette année, la polémique est portée sur la place publique. La hiérarchie s'en prend au journal de l'abbé, "Le Cri des Flandres", et menace son directeur de mesures canoniques s'il ne désavoue pas dans les trois jours le candidat, "en raison du caractère hérétique de sa doctrine". Henri Bonte, le directeur, répond par une fin de non-recevoir.
Le 12 janvier, le comité électoral de l'abbé l'encourageant à ne pas céder, il demande d'abord à ses amis de rester "irréprochables" et réaffirme sa certitude que l'on peut être à la fois un prêtre et un républicain sincère.
Le 15 janvier, un communiqué tombe, excommuniant M. Bonte. On y demande aussi au clergé de ne plus accorder l'absolution aux lecteurs du journal... c'est à dire que l'on exclut d'un seul coup près de 4000 chrétiens des sacrements !
Le 16 janvier, l'évêque, Mgr Charost, dans ce communiqué, soutient que "l'abbé a compromis plusieurs fois la cause catholique par des déclarations de principe trop inspirées de la Déclaration des droits de l'homme". Cela ne s'invente pas...
La Suspens est annoncée dans la presse le 17 janvier. L'abbé entre alors dans l'épreuve la plus douloureuse de son existence. Les brimades contre lui se succèdent : on lui refuse la communion dans sa paroisse puisqu'il est, paraît-il, "pêcheur public".
Et comme le dit son ami l'abbé Birot : "Alors, il se mêle aux fidèles, lui le maire de la commune, et ne peut recevoir les sacrements. Entre l'abandon d'un devoir public et une humiliation personnelle, il choisit l'humiliation. Il se soumet les larmes aux yeux, silencieusement, sans amertume ni rancoeur. Et jamais, peut-être, il n'a été plus grand que lorsque, au fond de l'église paroissiale, humblement agenouillé parmi les fidèles, son bréviaire à la main, il entend la messe qu'il ne peut plus célébrer."
Les brimades se multiplient encore : des prêtres refusent l'absolution à ceux qui continuent de lire "Le Cri des Flandres", et même à des gens malades, des bénévoles, des catéchistes.
De tous bords, les calomnies affluent. Loin d'ébranler les "Lemiristes", flamands malicieux mais têtus, les brimades ne font que confirmer leur détermination. Certains vont tout simplement se confesser à Saint-Omer (par exemple), "là où ce n'est pas un péché de lire Le Cri des Flandres". D'autres poussent la rouerie jusqu'à feindre de ne pas comprendre les instructions données au confessionnal : "votre devoir est de voter pour le candidat catholique", c'est à dire pour le candidat officiel de l'évêché, ancien président de la Jeunesse Catholique. Mais les Lemiristes, détournant le problème, en concluent in petto que le plus catholique de tous ne peut être que celui qui porte la soutane !
Durant la même semaine, au milieu de toute cette affaire, l'abbé a dû éviter un nouveau piège...
Figure-toi que le 13 janvier, jour de la rentrée parlementaire - et jour où l'on élit traditionnellement les vice-présidents -, l'abbé Lemire est élu au second tour, avec un score triomphal de près de 100 voix de plus que la majorité absolue ! Une très grande partie de la chambre a sans doute voulu lui témoigner sa sympathie durant les terribles moments qu'il traverse.
Tu penses bien que les réactions, dans la presse et la classe politique, n'ont guère tardé. Elles ont été très contrastées... La Lanterne n'a pas hésité à écrire : "La Chambre a voulu marquer pour la flétrir l'hypocrisie du parti clérical" et a même ajouté : "En acceptant l'honneur qui lui échoit, M. Lemire se met lui-même en dehors de l'Eglise. Il en sera chassé, et nous aurons le droit de montrer au pays que le catholicisme romain est bien, quoi qu'il en dise, l'ennemi irréductible de la liberté et de la République."
Le jeune Abel Ferry, député et héritier spirituel de son oncle Jules, affirme : "Si l'épiscopat avait la hauteur de vue, l'esprit de bonté et de tolérance de l'abbé Lemire, notre anticléricalisme n'aurait plus de raison d'être."
D'autres, pourtant nettement à gauche comme Jaurès, ont été défavorables à cette élection qu'ils interprètent comme une manifestation anticléricale avant tout : "Lemire ne peut briser la chaîne de trente années de sacerdoce sans qu'il se brise lui-même."
L'abbé, lui, pressent alors le piège et fait une réponse en deux temps :
Le 17 janvier, il fait reconnaître par la questure le droit d'un prêtre à siéger en soutane au fauteuil présidentiel.
Mais il aurait pu alors, en exerçant cette fonction, mettre en difficulté l'Eglise de France, en l'opposant au suffrage des électeurs et de la majorité du Parlement. Il fait exactement le contraire, et il adresse, le 19 janvier, au président de l'Assemblée, une lettre d'une grande élévation :
"La Chambre m'a fait un grand honneur en affirmant sur mon nom le respect des droits de tout député français. Je ressentais, je l'avoue, quelque fierté à la pensée que mon passage au fauteuil de la présidence attesterait que la traditionnelle collaboration du clergé à la vie nationale se continue aujourd'hui par un dévouement sincère à la France et à la République (...) Mais dans la pénible circonstance que je traverse, je craindrais que cette magistrature pût paraître ne pas garder aux yeux de tous le caractère qu'elle doit avoir (...) Quant à moi, je remercie la Chambre d'un élan du coeur qui m'honore à jamais. Cela seul doit rester. Je donne ma démission..."
Et ainsi, subtilement comme à son habitude, il évite un véritable traquenard : il refuse d'être utilisé comme un défi porté à l'Eglise mais, au contraire, fait faire une avancée à la reconnaissance des droits civils du clergé. C'est réellement un homme hors du commun....
J'arrête là le récit de ces événements qui méritent réflexion. Embrassez Mère et mes frères pour moi.
Louis.
Le 26 avril suivant, aux élections législatives malgré tous les mensonges proférés à son égard, il "passe" dès le premier tour avec 49% des inscrits, et avec plus de treize points d'avance sur son concurrent immédiat...
Il sera réhabilité par le pape en 1916. Il consacrera alors toute son énergie, après la guerre, à relever les ruines de sa ville, Hazebrouck, presque rasée par les Allemands.
d'après "La charrue et l'étoile" de André DILIGENT
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